Taman Asli: les noms et prénoms du roman. 3: Alastair O’Flender

« Al-a-stair O’-Flen-der », quel nom déjà !  » (ch. 7 p. 151)

Cette remarque, faite par Brigitte Récamier, la redoutée directrice pédagogique du Cours Sylvain, alors qu’elle note ce nom sur la liste des admis de cette célèbre école d’Art Dramatique, fait écho à l’étrangeté du personnage principal de Taman Asli. Ce protagoniste porte probablement le nom le plus polysémique du roman, reflet de ses multiple identités.

Le prénom Alastair, répandu en Irlande et surtout en Ecosse, d’origine grecque, signifie « protecteur » et porte en lui une dimension héroïque. A ce titre, il peut être considéré, et s’avère être à la fin du roman, le gardien du « sanctuaire d’un été oublié ».

Al, Alas, Alastair

Prénom assez rare tant il est classique, Alastair se décline en plusieurs abréviations tout au long du roman, dans la bouche des divers personnages.

Al peut être le diminutif de divers prénoms, Alexandre, Allan, Albert, entre autres. Ce champ des possibles ouvre la voie aux diverses identités que ce personnage va apprendre à endosser dans ce roman initiatique. Derrière son image lisse, celle du célèbre acteur australien des magazines, Alastair O’Flender dissimule ce qu’il est vraiment, un garçon franco-irlandais ayant grandi en Malaisie, et qui peine à trouver son identité, demeurant étranger à lui-même jusqu’à la dernière page du récit. Au cours de ses péripéties, et en particulier au sein de l’univers fantasmagorique du Shangri-La, Alastair est amené à jouer divers rôles et à assumer de nombreuses identités, un parcours qui le conduira, in fine, à devenir acteur.

J’étais l’enfant rêveur de Kenny Hills, l’homme araignée, le hérisson, le danseur disco tropical, Pierre de Bordeaux, le laquais de Versailles, le damné de la fondation, le go go dancer du Promiscuous, le vagabond nu de Kemaman, le mannequin d’Eric Tang, le sublime vicomte, le déserteur, le lâche: je m’étais perdu dans tous ces personnages et et je ne savais plus qui j’étais. Toute mon identité s’était dissoute dans la mousson de l’été 1987. (chapitre 10 p. 128)


Alas!

Pour sa mère, Marie-France, Alastair est Alas, ce qui signifie Hélas en anglais (on se souviendra du Alas, poor ghost! de Hamlet), comme si il était le nom, le réceptacle de sa mélancolie et de son désespoir:

-Maman, arrête, laisse moi!

-Alas!

Elle se pencha vers moi et je sentis son désespoir se déverser à nouveau sur mon torse. (chapitre 2, p.39)

Ainsi, Alas porte en lui l’expression d’une mélancolie, d’une nostalgie qui caractérise son personnage, et dont il hérité, comme le lui fait remarquer sa nouvelle belle-mère, Nerel Grahems:

Alastair, laisse moi te dire quelque chose: je ne sais pas ce que tu tiens de ton père et je ne connais pas ta maman, mais j’imagine que tu tiens d’elle car toi aussi tu es un poème. (chapitre 10, p.216)


« Stair… comme les escaliers? »

La plupart des personnages parisiens du roman s’étonnent de ce nom étrange, et en particulier Damien qui explicite, sans le savoir, une autre dimension propre au protagoniste:

-Moi c’est Damien.

-Alastair.

-Comment?

-Al, si tu préfères.

-Ah, ok. Alas?…Stair? Comme les escaliers? (chapitre 7, p.141)

Il se trouve justement qu’Alastair O’Flender est représenté la plupart du temps dans une dimension verticale et souvent dans des escaliers, et ce dès sa première apparition, alors qu’il n’est encore qu’un étranger fugitif aux yeux du narrateur Stephen, chapitre 1:

Il se leva d’un bond, me bouscula presque en me croisant, et dévala les marches en soufflant, semblant se jeter dans l’obscurité de la rue tel un animal traqué (p. 11)

Au fil du roman, les ascensions et descentes d’Alastair reflètent ses élations et de ses désillusions.

Je remontais l’escalier quatre à quatre pour retrouver Su Ping (chapitre 3 p.68)

Ils montèrent les cinq étages de pierre et entrèrent dans l’appartement, cette pièce vide dans la lueur du soir (chapitre 11, p.258)

Il monta les escaliers quatre à quatre et ils lui semblèrent amples et anciens, aussi interminables que ceux de Notre Dame. En reprenant son souffle sur le palier du dernier étage, appuyé sur la rambarde en bois, il la vit. (chapitre 12, p.271)

Il ressortit, en courant, dévalant l’escalier comme la première fois où je l’avais vu. (chapitre 17) p.428

etc. etc.

Les escaliers sont un motif central du roman, établissant une dichotomie entre la vraie vie, en bas, et la vie à laquelle le personnage rêve, un monde tout en haut des escaliers où Noor l’attend, ou bien le monde suspendu des toits de Paris qui devient son refuge auprès de Damien.

Quand Damien ouvrait la porte, Alastair avait déjà la chemise déboutonnée, le pantalon baissé, comme reprenant son souffle après avoir été immergé trop longtemps dans une civilisation qui ne lui ressemblait plus ( chapitre 12, p.264)

Dans ce monde divisé entre la réalité d’en bas et les élations célestes, il n’est pas étonnant que l’escalier soit l’élément le plus saillant de la demeure en ruine du Dato Hamrani, où Noor a grandi, et qui est le reflet délabré de la maison d’Alastair, Taman Asli :

Au bout du couloir, un large hall, où gisait un escalier effondré qui deployait sur toute sa hauteur un nombre impressionant de kriss, de sabres portugais et de fusils anciens. (chapitre 5, p92)

Cet escalier écroulé au cœur de la fondation Hamrani, est une projection future de l’escalier de Taman Asli, comme une métaphore des rêves effondrés par laquelle Noor est déjà passée, et qui préfigure ce qui attend Alastair.

Si il est représenté comme un personnage cherchant sa place dans la verticalité du monde, ce monde vertigineux ou chaque faux pas peut être une chute vers le néant, Alastair retrouve son souffle dans les rares paysages d’horizontalité, le long des plages auxquelles il rêve tant d’arriver.

A l’horizon, les îles ressemblaient dans leurs courbes à des femmes endormies sur la surface d’une mer redevenue placide. On avait envie de s’allonger à leur côté et de profiter de leur douceur ambrée (…) J’avançais, nu et vagabond, ma respiration s’amplifiait, asphyxiant ces pensées, et je me laissai retourner, au fond de cette nuit, à mon état sauvage. (chapitre 6, p.113)

Autre élément d’horizontalité où Alastair retrouve son souffle et la sérénité, la Seine est un élément central du roman:

La Seine se déroulait devant eux tel un tapis bleu marine, étoilé, sous le bruissement des feuillages, et les feux d’artifice derrière nous. Je crois que (Noor et Alastair) nous avaient oublié, je les entendais murmurer une chanson en anglais (chapitre 1, p.24)

Au bout du compte, cette représentation du personnage sur le plan d’une verticalité dangereuse, associée au motif de l’escalier, peut être lue comme une métaphore de la jeunesse, du passage à l’age adulte.

Quand ils redescendirent par la petite lucarne et qu’ils retouchèrent le sol , en bas de l’échelle, leur coeur battait fort et vite, et les minutes jusqu’à l’aube leur parurent interminables. C’est en touchant le sol qu’ils sentirent le vertige, celui du jour suivant. Pour les deux jeunes hommes qu’ils étaient, c’était vertigineux. (chapitre 11, p.253)

Une fois de plus, il convient de laisser l’explication la plus imparable à la voix de la raison, en la personne de Nerel Grahems:

Alastair, laisse moi te dire quelque chose: ton problème, c’est que tu tombes amoureux tous les mois. C’est une chance, mais c’est un problème. Enfin, j’imagine que la jeunesse est ainsi, une suite d’élans et de chutes où l’on tombe de plus en plus haut. C’est la vie. (chapitre 7, p.137)


« O’Flender, O’Flender  »

Le sens du nom au O’Flender, évoquant typiquement les vieilles familles irlandaises, est explicité par Vas, le vieux gardien de la fondation de feu le Dato Ashok Hamrani, où Alastair s’est introduit par effraction.

Il répétait mon nom comme pour mieux me damner: « O’Flender, O’Flender » (chapitre 5, p.145)

Le nom O’Flender évoquera aux lecteurs anglicistes, le mot Offender en anglais, qui désigne celui qui transgresse les interdits (du mot anglais offence). En même temps, ce nom évoque le vieux nom anglais de la flanelle, (flender ou tissu de Flandres), symbole d’élégance et de tradition, et le mot d’argot britannique (ancien) qui désigne les personnes « cool, séductrices« . (He’s such a flender… / You have flender today!)

« Primo, tu n’as rien d’un touriste mais d’un gosse de vieux colon damné comme tous autant que vous êtes, vous les anglo-portugais, puisse Allah tous vous châtier; deuxio, c’est pas la peine de faire tes yeux de faon apeuré » (chapitre 5, p.145)

Ce même constat est fait, dans une tonalité différente, par Irene Along, auprès de qui Alastair s’est fait passer pour un reporter de Vogue:

Vous êtes un séducteur né, M. O’Flender. Je n’ai aucune confiance en vous. Alors, sachez que je ne flirte jamais avec les garçons qui ont flirté avec ma soeur. (chapitre 9, page 203)

Alastair a conscience de cette ambivalence, qu’il n’hésite pas à mettre en avant dans sa conquête de Noor, tout en soulignant le décalage entre l’image qu’il renvoie et ses insécurités.

-Je suis une femme dangereuse, dit-elle.

-Je le sais Noor, tout le monde le dit. Et moi un dangereux seducteur. (chapitre 11, p.258)

Derrière ses apparences de velours, et ses manières aristocratiques, Alastair O’Flender n’en reste pas moins un transgresseur, prêt à braver tous les interdits pour conquérir Noor et, dans cette ascension, découvrir qui il est lui-même.

-Au revoir, M. O’Flender.

Elle me fit une timide révérence, que je lui rendis d’un bref hochement de tête, fugace coup d’oeil interdit sur son ahurissante beauté.

-Au revoir, Mle Hamrani.

J’ajoutais en un murmure « merci d’être venue », mais ces mots trèbuchèrent sur le rebord de mes lèvres et s’avanouirent dans le sillage du sultan. (chapitre 3, p.60)

Et à partir de là, j’ai tout pris. J’ai tout pris parce que je n’avais pas le droit de lui toucher la main.(chapitre 8, p.164)

BONUS: Paroles de lectrice: Alas au pays des merveilles

Diverses références au conte Alice au Pays des Merveilles (Lewis Caroll, 1865), le classique le plus universel sur le passage à l’age adulte, ont été remarquées par une relectrice: « La première partie du roman, c’est Alas au pays des Merveilles« .

En effet, au début du roman, Alastair sort de son sommeil léthargique, infligé par une mygale, et s’éveille dans un univers onirique où l’humain, le végétal et l’animal se confondent, et les émotions prennent corps dans ce monde où les sens sont dérégulés.

Les lumières de la terrace venaient mourir sur les rebords de l’étang, tandis que derrière moi les rires commençaient à s’abreuver. Des confidences glissaient sur les lisières de l’ombre, étranges et secrètes… (chapitre 2, p.47)

Dans ce paysage fantasmagorique, une ombre s’approche de lui et lui tend un breuvage.

En me retournant, je vis une jeune femme que je pris d’abord pour une serveuse très élégante.

« Buvez », dit-elle. (chapitre 2, p.48)

Comme dans Alice au Pays des Merveilles, on ne sait si ce breuvage est une antidote ou un poison, mais c’est le début de la relation qu’Alastair O’Flender résumera ainsi :

(…) ce gamin à qui tu es venu apporter un jus de Durian, et que tu as intoxiqué d’un amour pur, irrémédiable, irreversible (chapitre 18)

Ce n’est là que la première déclinaison d’une série de rencontres avec des personnages fantasmagoriques, dont nous ne pourrons pas faire l’inventaire ici, mais en particulier Latifah Shiah, qui est comparée au chat du Cheshire, chapitre 5

Je vis deux grands yeux sortir d’une volute. Avec sa perruque et le maquillage mauve cernant son regard fatigué et tigrant son visage, elle ressemblait au chat du Cheshire. Elle n’eut pas l’air étonné de me voir, re disparut dans un nuage de fumée, pour en ressortir en tendant un billet qu’elle enfonça dans l’élastique de mon short. (chapitre 5)

La folie du chat du Cheshire est toutefois plus apparente que réelle et il passe pour l’un des rares personnages pourvus de raison, mais adoptant une attitude nihiliste vis-à-vis de son environnement.  Comme Latifah, ce chat qui n’est invité nulle part, a toujours la faculté d’apparaître là où on ne l’attend pas, suscitant l’amusement d’Alice / Alas tout en la / le perturbant profondément, tant il se veut annonciateur d’un avenir redouté et inquiétant.

J’attendais toujours, tapis dans l’ombre de l’escalier qui montait aux coursives, l’arrivée de Latifah Shiah. Elle n’était jamais invitée, mais je savais qu’elle viendrait toujours. (chapitre 4, p.75)

 Ayant une fonction chorique, Latifah fait fi des convenances et exprime et époumone ce que les autres personnages taisent ou tentent de retenir en eux.

« Je veux voir George », sanglota Latifah dans un desespoir qui me transperça le coeur (…) « Moi qui ai tout raté dans ma vie amoureuse, je me disais au moins que j’avais fait votre bonheur! » (chapitre 10, p.211)

« My God, My God qu’est ce qu’ils sont coincés! Nerel tu es sublimissime, Alastair tu es HOT! Military style! » (chapitre 4, p. 75)

Comme le chat de Cheshire, Latifah Shiah est un personnage symbolique dans l’histoire. Elle représente l’ambiguïté, l’illusion et la dualité, l’enthousiasme et le désespoir face aux diverses situations auxquelles Alastair est confronté. Son apparence outrancière et son comportement imprévisible suggèrent que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être dans le pays des merveilles.

Quelle était la différence entre Su Ping et Latifah, entre George O’Flender et moi, si ce n’était le temps? (chapitre 6, p.113)

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Prochain article: les noms et prénoms du roman. 4 Noor Hamrani , l’ombre et la lumière.


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Auteur : Cyril Dowling

Auteur de Taman Asli, Sanctuaire d'un été oublié (Editions Gope) et de quatre autre romans.

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