Qui est Noor Hamrani ? C’est ce que se demande Stephen Wapping, reporter du New York Times, à propos de sa nouvelle voisine dont il est tombé immédiatement amoureux : la nuit, des hommes hagards s’affairent ou s’endorment devant sa porte, des policiers en civil surveillent les abords de son immeuble d’où de grandes limousines aux vitres teintées l’emmènent vers des destinations inconnues. Le soir du 14 juillet, Noor et un mystérieux ami viennent trouver Stephen pour lui faire une demande troublante : les photographier, nus et enlacés, à l’aube de leur séparation. Vingt ans après, Stephen tente de percer le mystère de cette photographie, de ces amants maudits : Alastair O’Flender et Noor Hamrani.

Le narrateur de Taman Asli, Stephen Wapping est à la fois le personnage le plus effacé et le plus central du roman.
Un personnage solitaire et aliéné
Arrivé depuis peu à Paris, ce reporter américain, découvre à deux reprises un jeune homme à l’air sauvage et fuyant sur le palier, ce qui provoque dans un premier temps sa curiosité envers l’appartement en face du sien. Lorsqu’il croise enfin sa nouvelle voisine, il est immédiatement fasciné par son mystère et sa beauté. Cet intérêt tourne à l’obsession :
Mes nuits devinrent rythmées par les mouvements de son appartement, un flot ininterrompu d’étreintes imaginaires, d’états d’alerte à chque bruit, à chaque pas, selon le va-et-vient de regrets, déjà, pour tout ce qui n’existait pas encore et serait peut-être vécu avant la fin de l’été. (ch 1, p 12)
Alors que son sentiment de solitude et de frustration semble atteindre un paroxysme, au cœur d’un été parisien torride, c’est Noor qui vient le chercher pour partager une nuit avec elle et Alastair, lui donnant accès à « l’autre côté du voilage » sans pourtant qu’il n’en comprenne le sens.
Stephen, qui se décrit comme un bel homme ( « fort de ma grande taille, de mes épaules de nageur et de mes yeux délaves » p 13) semble aligner les conquêtes d’un soir sans parvenir jamais à vivre une véritable histoire d’amour, et se sent aliéné dans un paysage parisien qui exhibe son romantisme tout en lui en refusant l’accès : c’est d’ailleurs la première chose qu’il énonce à l’ouverture du roman, dans une phrase exprimant à la fois sa soif d’idylle et son sentiment d’exclusion, comme si il vouait à Paris un amour non réciproque.
La ville que j’aime me le rappelle à chaque instant, au fil de mes errances sur les bords de Seine : je n’y serai jamais, éternellement qu’un étranger. L’Américain. Chaque bâtiment, le long des quais, me toise en suggérant les amours trop dures, les passions inachevées et les etreintes nostalgiques qu’il abrite et recèle. (ch1, p9, inkipit du roman)

De la guerre jusqu’aux arts: vingt ans d’une vie 1988-2008
Le parcours de Stephen est marqué à la fois par son désir d’évasion, sa soif de nourritures artistiques et sa conformité. Dans Taman Asli, nous pouvons reconstituer son parcours à partir d’indices disséminés dans le récit. Il a 33 ans au début du récit (1988) , et 53 à la fin (2008) Stephen est né dans un environnement conservateur et austère du Mid West américain.
ma mère, institutrice stricte et bienveillante et mon père comptable – bref, mon éducation austère dans une banlieue de Winnesburg (ch 7.p.134)
Diplômé d’une prestigieuse université américaine (le M.I.T), devenir reporter de guerre est pour lui la première façon d’associer son sérieux et sa soif d’aventure « ce qui équivalait évidemment à une aliénation quasi-totale sur le plan sentimental« . Epuisé par sa vie à couvrir les conflits, il évoluera vers des missions plus calmes en lien avec la politique européenne et finalement, dans les années 2000, vers ce à quoi il aspirait le plus, les arts et la culture.

Amoureux et rival: un narrateur fiable?
Fasciné par Noor Hamrani qui lui demande de partager avec elle et son amant un moment de grande intimité, et qui disparait le lendemain, sa curiosité est maintenue au fil des ans alors qu’Alastair O’Flender devient un personnage célèbre, jusqu’à ce qu’il ne recroise son chemin vingt ans après. Alors qu’il remet à Alastair O’Flender devenu adulte la photo qu’il a prise de lui et Noor, nus et enlacés à Paris vingt ans plus tôt, la réaction très vive d’ Alastair le surprend.
Lorsqu’il sortit la photo de l’enveloppe son visage se figea. Il s’immobilisa. Il releva les yeux vers moi, en un léger tic nerveux, et regarda la photo de nouveau dans un temps qui me parut interminable. (ch 1, p.27)
Alastair lui demande de le revoir, afin qu’ils puissent parler de Noor Hamrani et qu’il puisse lui même comprendre ce qui s’est passé. Cette rencontre sera à l’origine du processus d’écriture de ce récit par Stephen.
Tout au long du roman, Stephen tente d’établir des liens entre le jeune français sauvage qu’il a croisé quelques nuits en 1988 et le célèbre acteur australien des années 2000.
Je voulais te demander… le jeune homme sur la photo… C’est bien Alastair O’Flender ? C’est bien lui, n’est ce pas ? Je sais que c’est lui mais on ne le voit pas bien sur la photo et j’ai parfois l’impression d’avoir déliré ; je me dis que c’est peut-être une autre Alastair, un français qui s’appelait Alastair lui aussi et qui lui ressemblait. (ch.18, p.434)
Il reconstitue une histoire d’amour et tente d’en comprendre le sens à partir du long récit d’Alastair, ainsi, comme on le découvre à la fin du roman, des écrits qu’Alastair lui a confiés:
(Alastair:) Un an après, quand j’étais en Australie, je me suis mis à écrire cette histoire, celle de Noor et moi. Pour qu’elle sorte de moi. Au début, j’écrivais de belles phrases. Je les écrivais encore et encore. Mais plus j’avançais dans l’histoire, plus je trouvais cela difficile. (…) Si tu veux écrire l’histoire de Noor, je pourrais te les passer. Tu pourras les utiliser… tu pourras prendre des trucs, peut-être, et compléter (ch. 17, p. 397)
Ainsi, la relation entre Alastair et Stephen est une mise en abîme de l’acte d’écriture, en une seule et même entité, entre un narrateur qui tente de comprendre et un personnage qui n’a pas oublié.
Un schéma narratif complexe, inspiré des classiques.
Le statut de ce narrateur a été à la fois inspiré par Lockwood, le narrateur de Wuthering Heights (Emily Brontë, 1847) et Nick Carraway, celui de The Great Gastby (Francis Scott Fitzgerald, 1925)


Lockwood, dont la personnalité est très éloignée de celle, passionnée, des protagonistes Heathcliff et Catherine, débarque à la fin d’une histoire qu’il semble incapable de comprendre. Une nuit passée à écouter la narration de Mrs Dean sur des événements s’étalant sur une vingtaine d’années, est à l’origine de l’écriture de son roman. Cela dit, comme dans Taman Asli, il est impossible que la conteuse de ce récit ait pu tout raconter de façon aussi détaillée en une nuit, ce qui donne au roman sa dimension à la fois onirique et laisse penser que nombre d’événements et détails ont été inventés par le narrateur.
L’autre narrateur qui a inspiré le schéma narratif de Taman Asli est Nick Carraway, dans The Great Gastby, un narrateur qui à une aversion envers le personnage principal mais qui pourtant prend sa voix au fur et à mesure que l’on avance dans le roman. Le lecteur observe donc à la fois la construction d’une amitié et d’un processus d’identification avec « l’autre », qui ne dit pas son nom. En effet, Alastair est tout le contraire de Stephen: fils à papa passionné, peu sérieux et sans grande conscience, il semble dévorer la vie sans l’apprécier et sans en payer le prix.
Je l’avais tellement envié, haï aussi, je pense. Un seul geste de Noor, une seule promesse aurait suffi à ce que je dégaine mon arme et lui transperce le cœur, le tuant de trois balles, une fois de plus. (ch 7. P.135)
C’était peut être de l’esbrouffe, de la rivalité masculine, mais il ne s’en rendit même pas compte, je crois. (ch 12, p.261)
(Alastair O’Flender) se tourna vers moi, d’un air légèrement amusé, un peu comme s’il était redevenu européen et qu’il regardait un Américain, attendri par mon manque de finesse et de compréhension dans le domaine des choses de l’amour. (ch 16, P.396)
De narrateur à personnage principal et vice versa
Les parties qui se passent à Paris sont narrées par Stephen à la 3ème personne, alors que les parties qui se passent en Malaisie sont écrites à la première personne. Cela laisse supposer que Stephen a intégré dans son récit les écrits qu’Alastair lui aurait confié, et écrit de ses propres mots les parties qui se déroulent à Paris et dont il a été un témoin plus direct. Progressivement, les voix du narrateur et du personnage principal se confondent, Stephen semblant investir le personnage d’Alastair, dont il emprunte à la fois la voix et l’identité.
Je ne savais pas encore qu’Alastair O’Flender allait m’amener à prendre conscience de ma similarité, ma propre banalité peut être avec les êtres échoués, au destin solitaire, de sa singulière existence (ch 1, p.30)
Le statut du narrateur laisse au lecteur le soin de décider ce qui est « vrai » ou pas, ne sachant pas dans quelle mesure Stephen à inventé l’histoire et rempli les blancs dans les écrits qu’Alastair lui aurait donné et à partir de ses conversations finalement assez courtes avec les autres personnages de l’histoire, Noor et Andrew.
Le nom Stephen Wapping (S. Wapping) a été inspiré par le verbe anglais Swap, qui signifie échanger ou changer de place avec quelqu’un. Ironiquement, le mot WAP, qui n’existait pas à l’époque où ce roman a été écrit, signifie aujourd’hui « capter à distance » étant l’acronyme de Wireless Application Protocol. Le prénom Stephen, dans sa symbolique religieuse, évoque le premier martyre chrétien, celui qui a compris le sens de la souffrance et a percé le mystère de l’homme. Il est à la foi l’observateur, celui qui subit et qui finalement, parvient à une compréhension fine de la condition humaine.
Eternellement cantonné à la périphérie de l’action, Stephen n’en est pas moins un narrateur complexe : et si tout le lyrisme et la poésie du récit venaient de ce personnage qui se décrit comme terne et terre-à-terre ?
Dans les faits, c’est le cas.
Stephen écrit comme un acte d’amour, pour investir de beauté une histoire « dont je savais que la fin serait d’une infinie tristesse », rendre beau ce qu’il n’a pas pu vivre lui même, et comme il l’annonce dès le début du roman:
… donner un sens, peut être, à l’histoire d’amour que j’avais presque vécue et qui n’a jamais cessé de me hanter depuis. (p.30)
Fin de la série d’articles consacrée aux noms des personnages du roman. Prochaine série d’articles: les procédés d’écriture. Prochain article: L’écriture « cocktail » et la faillite du langage: les emprunts à F.S. Fitzgerald.
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