Taman Asli: les noms et prénoms du roman. 2: Taman Asli

Quand je présente mon roman, la première chose qui m’est demandée est « que veut dire Taman Asli ? » La réponse est donnée dès le chapitre 2, mais cela n’est qu’une surface de réponse… J’ai longtemps cherché le titre du roman, pendant des années, avant de m’apercevoir qu’il avait été là, depuis le début, tel un anagramme que je n’avais pas su déchiffrer…

« Jardin sauvage ». C’était le nom de la maison de mon père. J’écartai une ronce des lettres gravées, « Taman Asli », et ouvris le vieux portail. (Chapitre 2, p. 35)

Cet oxymore est une traduction approximative de Taman Asli. En effet, comme indiqué dans le glossaire en fin d’ouvrage, Taman en bahasa malayu (malais) est un parc ou un jardin, et Asli signifie « indigène » ou « originel ». La demeure O’Flender, à l’instar de vieilles maisons coloniales de Kenny Hills, est un lieu qui associe luxe et douceur de vivre d’antan, et refuge du monde insecte et animal, retranché sur les collines résidentielles de la ville alors que le Kuala Lumpur du XXIème siècle s’érige.

Eriger une ville moderne ici était une lutte perdue d’avance, semblait-il, contre les assaults de la jungle. Elle descendait des montagnes avoisinantes, charriant son lot de créatures sifflantes et hurlantes, et déversait le long des avenues les plus centrales. Kenny Hills semblait être une enclave où les anciens colons anglais avaient réussi, peu ou prou, à l’apprivoiser. Mais en dépit de ses apparences lissées, de ces colonnades blanches entourées de pelouses irréprochables, c’etait le poumon de cette jungle (…) on accédait à leurs jardins secrets par des sentiers mal éclaires, où l’on sentait vibrer, derrière chaque amas de fougères, le coeur de forces souterraines et animales (chapitre 2, pages 34-35)

Taman Asli est le lieu et l’expression de ce paradoxe, une sorte de parc où le monde colonial en déperdition a trouvé un accord précaire avec le monde insecte et animal. Ces deux dimensions semblent co-exister pacifiquement, à travers les nombreuses interactions entre ses habitants humains et la « faune cachée dans chaque meuble, sous chaque fissure de mur ».

Il alla vers la porte et passa la main entre les grilles, cherchant la serrure du bout de la clé, avec précaution, conscient de la possible présence d’une araignée ou d’un varan (chapitre 9, page 168)

Les cris des oiseaux, des geckos, de toutes sortes d’insectes, ponctuent souvent des dialogues, comme se faisant l’écho des sentiments cachés derrières les paroles lissées, et les interactions avec le monde animal sont souvent l’occasion d’une parenthèse ou d’une pause dans la conversation.

Nerel comprit. Elle se tourna sur sa chaise et fit mine de tenter d’attirer un petit écureuil, qui se tenait pourtant très loin de nous. (Chapitre 2, page 43)

A chaque cri de gecko, nous relevions la tête et nous nous sourions poliment (chapitre 3, page 53)

Je pris une serviette en papier pour essuyer la sueur sur mon visage. Un gecko, sur la colonne devant moi, ondulait nerveusement. (chapitre 9, page 174)

Cet équilibre fragile est menacé par le temps qui passe, la nature saisissant chaque opportunité de reprendre ses droits et de réaffirmer sa suprématie, au fur et à mesure que les faiblesses des humains se révèlent.

La nature se glissait dans la maison, les plantes reprenaient leurs dimensions inquiétantes: bientôt, les racines feraient craquer le sol de marbre sous lequel elles avaient frémi depuis des décennies, des bourdons installeraient leur nid en toute confiance dans les fissures du plafond (…) (chapitre 10, p.192)

Cette cohabitation entre la vie de la haute société post-coloniale de Kuala Lumpur et le monde animal, ce havre de paix entre la jungle et les tours de verre et d’acier, se brise dès le début du roman, chapitre 2, dont le titre annonce l’apparition d’un être hybride, issu de Taman Asli « L’homme araignée« . En effet, l’action du roman débute alors qu’Alastair O’Flender se réveille de la longue convalescence que lui a infligée une piqûre de mygale, pendant qu’il dormait paisiblement dans son lit, dans un monde nouveau qu’il ne reconnait pas. A partir de ce moment, l’enfant de la maison se révèle être un être hybride, au croisement des manières policées de la haute société et du monde primitif. C’est ainsi que Noor Hamrani le reconnait lors de leur première rencontre.

– Je me doutais bien qu’un jour où l’autre, là bas, vous feriez une rencontre mortelle.

– Je n’étais pas du tout dans la jungle. Elle était déjà là, sous mon lit. Elle m’a piqué et je me suis endormi. (…)

– Vous voyez, on ne meurt pas. Peut être verrez vous se développer en vous un pouvoir que vous n’attendiez pas. Vous deviendrez peut être comme un homme-araignée.

Cette première rencontre entre Noor et Alastair montre qu’ils reconnaissent l’un dans l’autre quelqu’un de la même espèce, contaminés tous deux par les divers venins de la Malaisie – devenant ainsi, chacun à sa façon, la personnification du pays lui-même. Quand Alastair découvre la maison écroulée de feu le Dato Hamrani, père de Noor, Vas, le vieux serviteur fou, lui explique à quel point Noor était sauvage et indomptable, enfant; mise en garde qui sera répétée par divers personnages de son entourage tout au long du roman, et qui ne fera qu’augmenter l’amour qu’il ressent.

Elle était capable d’arracher ses vêtements et d’aller se rouler dans la boue sous l’orage, la diablesse! Plus le coeur de mon maître était pur, plus le corps de la diablesse était incontrôlable jusqu’à ce qu’elle s’enfuie avec un jeune chrétien comme toi! (…) Alors, tu l’aimes encore?

– Oui. (chapitre 5, page 95)

Au fur et à mesure que la passion d’Alastair pour Noor s’intensifie, le monde animal reprend le dessus sur son éducation policée.

Je n’avais peur d’aucune embuche, d’aucun serpent, d’aucun insecte, je redevenais l’homme infecté par l’araignée, fort de ses nuits de fièvre. Seul un indigène pouvait faire cela: courir, jambes et torse nus, à travers les derniers carrés de forêt, comme cherchant à retrouver le monde primitif d’où j’étais sorti, à l’origine.

Ainsi, si Taman Asli est une demeure coloniale menacée de devenir, comme la maison du Dato Hamrani, père de Noor, une ruine abandonée aux assaults de la jungle, Alastair est le cœur de cette demeure.

Je redescendis vers Taman Asli en suivant la route et en m’engageant dans son allée sans lumière, jusqu’au centre de la maison, devenu le coeur vide du lieu de mon enfance. (chapitre 10, page 229)

Lieu de l’enfance perdue, destination d’un impossible retour, Taman Asli est au cœur de l’identité d’Alastair O’Flender.

Le jardin sauvage de son passé, il le portait en lui désormais. (chapitre 17, page 427)

suite de l’article après l’illustration

Au fil du roman, et en particulier dans la deuxième partie qui se déroule à Paris, Taman Asli devient le mantra qui unit Noor et Alastair à la croisée de leur destin. Des paroles qui leur rappellent ce qui les a unis, cette identité singulière et partagée, même si la vie les oppose.

Je sais qui vous êtes, M. O’Flender. Je sais. Taman Asli, murmura-t-elle en posant un doigt sur les lèvres d’Alastair, comme pour y sceller ce secret. (chapitre 11, page 247)

Ainsi, après le sens premier du jardin sauvage, dont Alastair est la personnification, Taman Asli revêt, au cours du roman, un autre sens, le premier que perçoit le narrateur, Stephen Wapping, alors qu’il observe les amants maudits pour la première fois:

Elle murmura alors ce qui ressemblait à une incantation, deux mots inconnus qui s’imprimèrent immédiatement dans mon esprit sans que j’en comprenne le sens pour autant. Taman Asli. Cela voulait dire qu’elle l’aimait, et je le vis.

Enfin, Taman Asli, à la fois sanctuaire de l’enfance, mantra d’un monde perdu et de l’amour impossible, est aussi l’anagramme d’un mot qui n’apparaît qu’une seule fois dans le roman, et qui finalement, le définit… Saurez-vous le retrouver?

Prochain article: Les noms et prénoms du roman (3) Alastair O’Flender


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Auteur : Cyril Dowling

Auteur de Taman Asli, Sanctuaire d'un été oublié (Editions Gope) et de quatre autre romans.

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