« Reader, I married him.« Cette courte phrase est certainement l’une des plus célèbres de la littérature anglaise. Elle ouvre le dernier chapitre de Jane Eyre, le roman anglais le plus lu et le plus adapté au monde, écrit par Charlotte Brontë en 1847. Attention, cet article ne contient pas de spoiler: la question dans Jane Eyre, conclut tout mais ne révèle rien, laissant le lecteur dans un suspens insoutenable: d’accord, elle l’a épousée, mais qui?

Dans Taman Asli, j’emprunte à trois reprises cette convention de la littérature du XIXème siècle, et elle ouvre également le dernier chapitre du roman, en un hommage explicite à Jane Eyre (Chapitre 18 « Lecteur, j’ai retrouvé Noor Hamrani »). Très usitée dans la littérature anglaise, mais aussi chez Stendhal, cette convention s’est perdue au fil du temps, pour être remise au goût du jour récemment avec la série Netflix « Les Chroniques de Bridgerton » où la narratrice anonyme, Lady Whistledown commence chacune de ses chroniques mondaines par « My dear gentle reader… «
L’apostrophe au lecteur se révèle être bien plus qu’une mondanité ou un ornement stylistique: tour à tour convention sociale, reflet d’un rapport confidentiel entre narratrice et lecteur, appel à l’aide, partage d’un moment clé… ces apostrophes au lecteur ont des effets plus subtils qu’il n’y parait au premier abord.
Charlotte Brontë emploie très consciemment l’adresse directe au lecteur, héritée du roman du XVIIIᵉ et du début du XIXᵉ siècle. Dans Jane Eyre, ces apostrophes ponctuent les moments où Jane franchit une étape morale, émotionnelle ou existentielle. Ces apostrophes au lecteur peuvent être classées en trois catégories, selon les étapes du développement du récit et de la relation lecteur / narrateur :
| Jane Eyre | Taman Asli | |
| Créer l’illusion d’un manuscrit autobiographique authentique (alors que le narrateur / personnage à la première personne est un personnage de fiction) et établir une relation avec le lecteur. | « Reader, though I look comfortably accommodated… » — Ch. XI / XII « Reader, perhaps you think me hard-hearted…« | « Lecteur, je ne connaissais pas la Malaisie ». (ch.1) |
| La narrateur sous entend qu’à ce stade le lecteur le connait bien ou connait bien le personnage. Il explicite le lien de complicité et de compréhension mutuelle qui s’est tissé entre lui et le lecteur | « Reader, I did not weep » Ch..XXVII « think that I blamed her? Reader, I did not. » — Ch. XXI | « Lecteur, j’imagine qu’il est inutile de préciser que le quatrième de ces messages détruisit la nuit du jeune Alastair O’Flender ». (ch.11) |
| Reprise de contrôle du récit, et expression d’une réussite, d’un coup d’éclat ou du dénouement. Le narrateur s’adresse au lecteur presque triomphalement, pour partager avec lui un moment de révélation et signifier qu’il est désormais sujet de sa propre histoire et non objet du destin. | « Reader, I married him« . Ch. XXXVIII | « Lecteur, j’ai retrouvé Noor Hamrani »(ch 18) |
L’avènement des autrices

- Les autrices du XIXeme siècle s’emparent également de cette convention pour rompre avec la narration classique et instaurer un lien de confidence ou de confession, presque moderne, entre les lecteurs et elles. Ces autrices, qui demeurent anonymes (« A lady » pour Jane Austen », le pseudonyme masculin « Currer Bell », pour Charlotte Brontë), clament également leur droit à exister en interpellant directement le lecteur alors qu’elles prennent leur place sur la scène littéraire et sociale de leur époque. Il n’est donc pas étonnant que cette convention soit mise en avant dans la série télévisée Bridgerton, où la mystérieuse Lady Whistledown est en fait une jeune autrice marginalisée, qui manipule la société depuis son anonymat.
Dans Jane Eyre, l’apostrophe au lecteur n’est jamais un simple ornement stylistique. Elle sert à inscrire la voix de Jane dans une tradition littéraire tout en lui donnant une portée nouvelle : celle d’une conscience féminine qui affirme sa liberté, sa dignité et son autorité narrative. La célébrité universelle du “Reader, I married him” n’est pas seulement un clin d’œil au roman victorien ; c’est l’acte fondateur d’une autonomie littéraire et morale.
Prochain article: Emily Brontë ou le roman « diptyque »
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Cher auteur,
Briser le quatrième mur… ou pas ? That is the question.
L’adresse au lecteur, bien que rarement utilisée de nos jours, crée pourtant un lien de complicité rare et précieux entre l’auteur et son lecteur.
Shakespeare en donnait déjà un exemple lumineux lorsque Puck s’adresse directement au public, alors que la pièce n’était pas encore terminée, à la fin de A Midsummer Night’s Dream :
“If we shadows have offended,
Think but this, and all is mended…
Give me your hands, if we be friends.”
Merci pour ce nouvel article, très instructif, qui m’amène à m’interroger : avons-nous perdu le goût de cette proximité assumée, ou est-ce le lecteur qui a changé ?
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Merci chère lectrice pour cette réponse éclairante, et de rappeler la filiation entre théâtre, romans épistolaires et roman… Je crois que le roman moderne, le « show don’t tell » va plus vers l’implicite, et se passe donc de ces temps où l’attention du lecteur est attirée explicitement vers certains passages importants, comme pour le réveiller, mais je l’avoue j’aime beaucoup ce procédé pour son côté désuet, qui exprime aussi le fait que l’on écrit pour que quelqu’un lise, et donc on parle à cette personne…
Une grande tendance ces derniers temps est la narration à la deuxième personne « tu rentres dans la chambre, tu vois… » on ne sait pas si le narrateur se parle à lui même ou demande au lecteur de se projeter à sa place. Cela peut être impactant quand cela a un sens dans l’histoire (je pense à Ce que je sais de toi d’Eric Chacour, ou The 7 Moons of Mali ALmeida de S Karunatilaka) mais je trouve cela catastrophique quand c’est gratuit.
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