Un auteur, un secret (6): Emily Brontë et le roman diptyque

Wuthering Heights est un roman de passion sombre et sauvage. (Presque) toutes les adaptations se concentrent sur la passion qui déchire le couple Cathy / Heathcliff jusqu’à la damnation… et laissent de côté la seconde moitié du roman, qui porte en elle la dimension la plus fascinante.

Les Hauts de Hurlevent est un roman en miroir, construit comme un dyptique, qui explore une thématique universelle au-delà de la passion amoureuse : que transmet on à la génération suivante, peut-on la façonner à son image, l’amener à réparer là où nous avons échoué ? Peut on s’affranchir de l’histoire, des traumatismes et des fantômes de ses parents ?

Ces questions habitaient forcément, les pensées existentielles d’Emily Brontë, lorsqu’elle écrit son unique roman, à l’issue d’une jeunesse marquée par l’isolement et le deuil.

Emily Brontë n’écrit pas une histoire d’amour, mais deux histoires qui se répondent, se déforment et se réparent.

La première partie de Wuthering Heights est l’histoire de la passion naissante et grandissante entre Cathy Earnshaw et son « frère adoptif » un garçon à l’air gitan ramené par son père. A la more du père de Cathy, Heathcliff est réduit à l’esclavage et maltraité par Earnshaw le frère de Cathy. Cathy devient le seul salut de Heathcliff, et ils s’enfuient à chaque occasion possible à travers la lande, moments dérobés à un quotidien désespérant. Ce huis clos sauvage interrompu lorsque Cathy est recueillie par la famille Linton après une escapade nocturne qui a mal tourné. Cathy semble délaisser Heatchliff, et accepte finalement la demande en mariage d’Edgar Linton. Cette décision provoque l’exil de Heathcliff et le début de l’aliénation de Cathy. Quand Heathcliff revient des années plus tard, sous l’apparence d’un riche gentleman à la beauté irrésistible, et qu’il séduit Isabella Linton dans une démarche de pure vengeance, la passion reprend de plus belle jusqu’à la damnation.

La seconde partie se centre sur la seconde génération, celle où les deux clans opposés se sont mélangés : Linton Heathcliff (fils de Heatchliff et Isabella), Catherine Linton (la fille de Cathy) et Hareton Earnshaw, le fils de Hindley Earnshaw. De la génération précédente, seul le terrible Heatchliff a survécu. Il a réduit Hareton, le fils de son ancien bourreau, à l’esclavage et le garde dans un état de misère et d’ignorance, refusant de l’éduquer. Il a littéralement kidnappé Cathy, et est determiné à la forcer à épouser son fils le jeune Heathcliff, qu’il méprise pour sa faiblesse et son sentimentalisme.

La nouvelle génération est prisonnière des fautes de ses parents, et opprimée par Heathcliff, déterminé à se venger du passé en les instrumentalisant, pour accomplir ce qu’il n’a pas pu obtenir.

Mais la seconde partie du roman ne répète en rien la première.

Première partieSeconde partie
 Les lieux comme surfaces réfléchissantes Mouvement de Wuthering Heights ( huis clos, enfermement, isolement, violence… ) Vers Thrusscross Grange ( ordre, culture, apparence) Les lieux enferment les personnages dans lesquels ils se retrouvent prisonniers  Mouvement de Thrusscross Grange  (désolation, nostalgie, ruine) Vers Wuthering Heights ( rébellion, émancipation, affirmation de soi… )Les personnages s’affranchissent des lieux  
 Les personnages: Catherine Earnshaw: impulsive, tyrannique, torturée… Heathcliff : blessé, entire, impulsive, cruel… Hindley Earnshaw: cruel, sadique, dominateur. Edgar et Isabelle Linton. Deux mondes antagonistes et opposés où les alliances sont vécues comme des trahisons  Catherine Linton: résiliente, rebelle, insoumise, attentionnée Linton Heathcliff : poétique, calme, ambigu Hareton Earnshaw: soumis, patient, endurant…     De nouvelles identités hybrides réparent ce que le passé a brisé
La représentation de l’amour et de la passion Amour renversant, Implacable, destructeur et incapable de compromis.   Morts prématurées, haines héréditaires, cycle de vengeance meurtrière.    Amour absent, mais capable de naître là où on l’attend le moins et d’évoluer sous ses diverses formes. Recherche de sens dans le monde crépusculaire où ils sont nés. La désobéissance ne sert plus à trahir mais à recréer, et se réinventer.  
Evolution vers… Une damnation
Une inversion du monde des morts et des vivants Une vengeance éternelle
Evolution vers… Un apaisement
Une ouverture vers l’avenir La réconciliation de Heathcliff avec le monde des vivants.

Heathcliff consacre sa rage à manipuler les vivants pour assouvir sa soif de vengeance, mais au fur et à mesure que la nouvelle génération s’affranchit de sa tyrannie, elle l’apaise et le cicatrise : et c’est quand Heathcliff se calme, retrouve une forme de paix dans le renoncement qu’il devient un personnage absolument inoubliable et bouleversant.

Il faut lire, relire, et encore relire Wuthering Heights, à différents stades de sa vie, pour en saisir toute la complexité, et appréhender toute sa beauté crépusculaire, mais aussi sa lumière.

Wuthering Heights n’est pas seulement l’œuvre romantique absolue fondée sur la passion fatale et destructrice entre Heathcliff et Cathy. Cela serait beaucoup trop réducteur : c’est un roman profondément humaniste sur la transmission, le danger de tomber dans un schéma de répétition des agissements de ses parents, qu’ils soient morts ou vivants, et des t traumatismes de l’enfance, mais surtout la possibilité de s’en affranchir et de s’en libérer à travers l’amour.


En savoir plus sur ACCUEIL : cyrildowling.com

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Avatar de Inconnu

Auteur : Cyril Dowling

Auteur de Taman Asli, Sanctuaire d'un été oublié (Editions Gope) et de quatre autre romans.

3 réflexions sur « Un auteur, un secret (6): Emily Brontë et le roman diptyque »

  1. Merci pour ce nouvel article passionnant. Ce roman n’a jamais cessé de déchaîner les passions, chez les lecteurs comme chez les réalisateurs. Mais l’amour n’est pas la passion. Si la passion est exaltante, elle n’en est pas moins une forme primitive, souvent violente et égoïste de l’amour. Et s’il n’y a sans doute pas d’amour parfaitement heureux, il n’y a pas non plus de bonheur sans amour…

    J’aime

    1. « Et s’il n’y a sans doute pas d’amour parfaitement heureux, il n’y a pas non plus de bonheur sans amour… »

      Merci beaucoup C.V. pour cette belle phrase. Votre commentaire fait écho au passage suivant, et je pense que j’avais Wuthering Heights à l’esprit à de nombreux moments quand j’ai écrit Taman Asli:

      « Mon bidou, souffla-t-elle. Tu me fends le cœur. Si la vie m’a appris quelque chose à moi, c’est cela: l’amour qui fait des bleus, des cicatrices, l’amour qui cabosse, ce n’est pas de l’amour. »

      Elle dessina un sillon avec sa fourchette dans le reste de sauce, sur le rebord de son assiette.

      « C’est de la passion, de l’obsession peut-être, mais ce n’est pas de l’amour ». (Marie-France, dans Taman Asli, chapitre 17)

      Aimé par 1 personne

Répondre à C.V Annuler la réponse.